7 mars 2026
Football Sports UNE

Les Paris Sportifs, nouvelle drogue silencieuse : enquête sur une addiction méconnue

Enquête réalisée par Aïssatou Diéne

C’est une passion qui s’est transformée, pour beaucoup, en véritable dépendance. Parier sur le football et espérer décrocher le jackpot, le rêve de beaucoup de jeunes Sénégalais. Un rêve qui se transforme souvent en cauchemar.
Le marché des paris sportifs en ligne au Sénégal poursuit une croissance fulgurante : selon un article de SeneNews publié le 17 septembre 2025, la Loterie nationale sénégalaise (LONASE) a réalisé un bénéfice de 20 791 438 894 FCFA (hors amortissements) au premier semestre 2025. Une performance qui illustre l’ampleur économique d’un secteur désormais profondément ancré dans les habitudes de consommation de la jeunesse sénégalaise.

Dans un kiosque de paris sportifs à Dakar, des jeunes vivent le football autrement, entre passion et espoir de gains.

Ils sont partout. Sur les réseaux sociaux, vantés par des influenceurs aux promesses de gains faciles. À la télévision, sponsorisant maillots et stades. Sur les smartphones, via des applications où un glissement de doigt suffit pour miser.
Les paris sportifs, longtemps cantonnés aux PMU de quartier, ont aujourd’hui envahi le quotidien d’une génération hyperconnectée. Au Sénégal, le nombre de parieurs a bondi ces dernières années, porté par l’explosion des plateformes en ligne.

Mais derrière l’image épatante des gros gains et des tickets gagnants partagés en story se cachent des destins brisés et une addiction encore mal connue et souvent minimisée.

Il est 14h50 ce dimanche du 26 octobre à Dakar. Dans les rues, l’excitation est palpable : à 15h15, le Clasico Real Madrid – FC Barcelone va débuter. Devant le petit kiosque vert de la Lonase, les parieurs affluent, téléphones à la main, les yeux rivés sur les informations qui s’affichent sur l’écran. Certains discutent des compositions d’équipes, d’autres calculent les combinaisons possibles. Le climat est sec, l’air chaud, la chaleur insupportable. Chaque regard brille d’un même espoir : trouver le bon ticket.

“J’ai commencé à parier en 2017…”

Assis sur un banc en plastique, A.D, un jeune homme d’une vingtaine d’années est un féru de ces jeux. « J’ai commencé à parier en 2017″, nous raconte t-il. « C’est un ami, Ismaël, qui m’a initié. Il m’a montré comment miser, j’ai mis 700 francs sur quatre matchs et j’ai gagné 18 200 francs. C’était ma première fois, et depuis ce jour, je n’ai jamais arrêté. », poursuit AD. 

Autour de lui, d’autres jeunes acquiescent. L’un d’eux ajoute : « Ce qui m’attire, c’est la passion du sport. Je joue tout le temps, à n’importe quelle heure. Parfois, je mise jusqu’à un million, voire deux. »

Les témoignages se suivent et se ressemblent : le frisson du gain, la facilité apparente de l’argent, puis la spirale sans fin.

Le mois dernier, un fait divers a secoué la presse sénégalaise : aux Parcelles-Assainies, un homme a dérobé près de 7 millions F CFA à un commerçant… pour tout miser sur une plateforme de paris en ligne. Déjà addict depuis qu’il avait gagné, puis perdu plus de 239 millions en 2023. Il a avoué aux policiers avoir replongé dans la spirale du jeu jusqu’au cambriolage. Un épisode révélateur d’un fléau silencieux qui gagne du terrain : l’addiction aux paris sportifs.

A.D confie avoir déjà empoché 10 millions de francs : « Avec cet argent, j’ai acheté deux terrains, une moto, j’ai aidé ma mère et lancé un petit business. »

Mais l’euphorie laisse souvent place à la chute : « Il y a eu des périodes où je perdais 300 à 400 000 francs par jour. Maintenant, Alhamdoulilah, je m’en sors mieux », dit-il, visiblement soulagé.

Pourtant, derrière ces visages confiants, la dépendance s’installe.

« Je me sens dépendant, avoue un autre. Ma mère me dit d’arrêter, que ça va me gâcher la vie. Mais c’est plus fort que moi. »

“On voit de tout ici”

Derrière son comptoir, le gestionnaire du kiosque de la Lotterie Nationale Sénégalaise (Lonase) observe calmement les va-et-vient. Il connaît chaque client par son prénom ou son numéro de compte.

« Je suis dans le milieu depuis 2022, d’abord avec PremierBet, puis avec la Lonase après la fermeture des kiosques en 2024. Depuis la reprise, l’affluence a un peu baissé, mais les habitués sont vite revenus. »

Selon lui, le public est majoritairement masculin :

« Les femmes ? Très rares. Peut-être une ou deux fois à l’époque de PremierBet. Depuis la réouverture, on n’en voit presque plus. Elles préfèrent jouer à distance pour plus de discrétion. »

Il admet avoir constaté des comportements inquiétants. Les paris sportifs deviennent une passion qui se transforme en une dépendance inextricable. « Il y’en a qui passent la journée ici, ils jouent sans arrêt. C’est le risque du jeu, je suppose. La société ne fait pas de crédit. Quand t’as plus d’argent, tu dois arrêter. Mais on voit bien que l’envie reste. Même sans argent, certains reviennent juste pour regarder », ajoute-t-il.

“Au début, c’était juste pour le fun”

Université Cheikh Anta Diop de Dakar : là ou nous avons rencontré une jeune étudiante adepte des paris sportifs.

Dans un café discret de l’université Cheikh Anta Diop, une jeune étudiante, qui préfère garder l’anonymat, nous raconte son expérience. « Pendant la Coupe du Monde 2022, mes amis pariaient tout le temps », soupire-t-elle. « J’ai voulu essayer, juste pour le fun. C’était excitant au début. Je perdais tout. Dès que je gagnais un peu, je rejouais aussitôt. C’est devenu une vraie dépendance. Je supprime l’application, je la retélécharge, encore et encore », se désole-t-elle. 

Elle sourit avec un air triste, le regard vide. « À la maison, personne ne sait que je joue », affirme-t-elle. L’étudiante affirme cacher l’application de paris sportif dans son smartphone sous un autre nom, avouant avoir honte que ses parents ou sœurs apprennent sa passion pour les jeux.

Les paris ne concernent plus seulement le public : les joueurs eux-mêmes y participent, comme en témoignent plusieurs confidences recueillies en off.

Dans l’anonymat, un joueur de Ligue 1 sénégalaise révèle que les paris sportifs sont devenus une véritable addiction au sein du vestiaire.

« Je ne vais pas mentir, je mise toutes les semaines. Parfois, j’utilise même une partie de mon salaire pour parier sur les grands championnats. C’est devenu une routine », admet-il. Il ajoute que cette habitude, très répandue selon lui, génère une pression supplémentaire : « Quand ton pronostic tombe à l’eau, tu ressens une frustration énorme, parfois plus que la défaite elle-même. »

Mais la dérive dépasse largement le cercle des joueurs. Dans plusieurs stades de l’élite sénégalaise, des violences éclatent lorsque l’équipe locale perd un match sur lequel de nombreux supporters avaient misé. Certains, frustrés d’avoir perdu de l’argent, s’en prennent aux arbitres, aux joueurs, au staff ou même aux installations sportives.

« Tout change quand il y a de l’argent en jeu. On voit des supporters qui réagissent non pas en fans, mais en parieurs déçus », observe un dirigeant d’un grand club, également sous couvert d’anonymat. Selon plusieurs acteurs du championnat, ces tensions deviennent de plus en plus fréquentes.

Entre addiction silencieuse dans les vestiaires et montée de la violence dans les tribunes, les paris sportifs s’imposent désormais comme un phénomène préoccupant, fragilisant progressivement l’écosystème du football sénégalais.

Pour le journaliste et écrivain Pape Samba Kane, auteur du livre Le Poker Menteur des Hommes Politiques  réédité dernièrement sous le titre La Folie des Jeux d’Argent,  le fléau du Naar-bi s’explique par trois facteurs principaux : la prolifération des boutiques de jeu dans les quartiers, l’absence de régulation, et l’influence grandissante des célébrités.

« Ces trois éléments ont créé un terrain fertile pour la banalisation du pari, devenu presque une norme sociale, explique-t-il. Les jeunes s’y engouffrent, encouragés par des modèles qui présentent le jeu comme une voie rapide vers la réussite. »

Poursuivant, « Ces jeux d’argent électroniques rendent nos enfants dépendants, ruinent des familles entières et affaiblissent le tissu moral du pays. Il est temps d’alerter tout le monde, y compris ceux qui ont un pouvoir de décision. »

Son analyse rejoint celle d’autres observateurs. Le pari sportif, loin d’être un simple loisir, est désormais un marqueur social et une drogue silencieuse.

Une drogue économique

Pour le sociologue Djiby Diakhaté, les paris sportifs sont bien plus qu’un simple jeu : « C’est une drogue silencieuse, qui détourne notre jeunesse de l’activité économique. Les jeunes ne produisent plus, ils jouent. Ils investissent du temps, de l’énergie et de l’argent dans une illusion. »

Il rappelle que plus de 71 % de la population sénégalaise a moins de 35 ans : « Notre force économique, c’est notre jeunesse. Et elle est fragilisée par la distraction, le jeu et la dépendance. »

Le sociologue plaide pour une sensibilisation locale, portée par les collectivités, les daïra, les associations et les médias.  » Les salles de jeu poussent comme des champignons, souvent à côté des écoles. C’est une erreur grave. Il faut réguler ces espaces et redonner à l’école son rôle éducatif », recommande-t-il. 

« Les paris m’ont tout pris » 

Il avait tout pour réussir. À 30 ans, Ibrahima, c’est un nom d’emprunt est un entrepreneur sénégalais. Il gérait une entreprise familiale d’automobile florissante, entre vente, location et import-export de voitures. Mais entre 2020 et 2021, un pari sur un match a bouleversé sa vie. Trois ans plus tard, il raconte comment les paris sportifs ont tout détruit : son entreprise, sa réputation, sa famille, et presque sa vie.

« Tout a commencé presque par curiosité », se souvient-il. « Je misais dix ou vingt mille francs, juste pour essayer. »

Très vite, les montants augmentent : 50 000, 100 000, jusqu’à 2 millions de francs CFA, sa plus grosse mise. Il joue exclusivement en ligne, sur l’opérateur 1xBet et mise souvent le week-end sur des matchs des championnats européens de football.

Illustration d’une interface de paris sportifs 1xBet, populaire auprès de nombreux sénégalais.

Ses premiers mois dans l’univers des paris en ligne ont été souvent fructueux, au point de lui faire changer de vie. « Je m’amusais avec l’argent des paris : je sortais, je profitais. C’était un jeu, un plaisir »

Cette vie de rêve et sa réussite affolante dans ses paris se sont poursuivies. Ibrahima, a même touché un pactole après avoir trouvé une combinaison gagnante,  un gain record de cinq millions de francs CFA pour une mise de 100 000 Fcfa. « Ce jour-là, j’ai cru que j’étais intouchable ».

Enivré par la réussite, il commence à utiliser les gains des paris pour financer ses projets personnels et professionnels. Au menu des dépenses un visa et un billet d’avion  pour l’Espagne, le voyage de sa vie.

Mais la réussite n’est pas éternelle surtout dans ces jeux hasardeux où la chance finit irrémédiablement par s’échapper. Pannes à répétition, voiture volée, des dettes qui s’enchaînent, c’est le début du cauchemar pour Ibrahima. La seule solution pour se sortir de ce bourbier était de rejouer. « Je perdais, alors je rejouais pour rattraper. Et plus je jouais, plus je perdais », raconte t-il.

En quelques mois, ses dettes s’accumulent, jusqu’à atteindre près de 27 millions de francs CFA.

« Je devais rembourser des créanciers, couvrir les pertes, payer ceux à qui j’avais emprunté. J’ai même fait l’objet d’une plainte à la police », confie-t-il.

La honte et la trahison

À mesure que les difficultés s’enchaînent, il perd le contrôle. Dans son entourage, personne ne soupçonne rien. « J’étais respecté, pieux, discret. Personne n’imaginait que je jouais. »

Acculé, il finit par se confier à un proche, espérant un peu de réconfort. Mauvais calcul. Cet homme raconte tout à sa famille. Ses sœurs coupent les liens avec lui, ses frères à l’étranger ne lui parlent plus. Son père le rejette. « Mais ma mère, elle, ne m’a jamais abandonné. Elle continue à prier pour moi, à croire que je peux me relever », dit-il l’air rassuré.

Aujourd’hui, il vit chez un ami fidèle qui lui a ouvert les portes de son appartement et l’aide à satisfaire ses besoins. « J’ai connu des moments de désespoir total. J’ai même tenté de me suicider. Mais Dieu m’a laissé une seconde chance », confesse-t-il.

Image illustrant la montée en puissance des sites de paris sportifs au Sénégal.

Au Sénégal, les plateformes de paris en ligne se sont multipliées ces dernières années, attirant des milliers de jeunes séduits par le mirage du gain facile. Mais derrière chaque victoire passagère, il y a souvent des drames silencieux. 

Au-delà des pertes financières et de la dépendance psychologique, les paris sportifs soulèvent aussi des questions d’ordre moral et spirituel. Dans un pays où la foi structure profondément la société, les guides religieux  toutes confessions confondues  s’inquiètent de la banalisation de cette pratique.

Pour eux, le pari sportif ne se limite pas à un simple divertissement : il devient une tentation qui détourne les jeunes de la prière, du travail et des valeurs d’effort. Entre illusion de gain facile et perte de repères, l’Église comme la communauté musulmane alertent sur un même danger : celui d’une génération happée par le hasard et la cupidité.

La spiritualité mise à l’épreuve 

Joint au téléphone, l’imam et écrivain Ahmadou Makhtar Kanté est catégorique : « Les paris sportifs sont une forme de jeu de hasard, strictement interdite par la religion. Ils créent une dépendance morale et financière, surtout chez les jeunes. »

Il dénonce un phénomène destructeur : « Beaucoup utilisent l’argent que leurs parents leur donnent pour leurs besoins quotidiens afin de jouer. Ils mentent, cachent, et finissent par perdre toute confiance. »

L’auteur du livre Imam et Citoyen ajoute : « Les paris donnent l’illusion du gain facile et détournent les jeunes de l’effort et de l’étude. Certains sèchent les cours pour aller parier. C’est une véritable déviation morale. »

Selon lui, le Coran assimile les jeux de hasard à l’alcool et aux pratiques divinatoires, outils de Satan pour égarer l’homme.

Des fidèles assistent à la messe de 18 heures dans l’église.

Rencontré dans une église calme du centre-ville de Dakar, l’abbé Théo se tient près de l’autel, bible en main. Grand d’environ un mètre quatre-vingts, vêtu de sa soutane noire soigneusement boutonnée, il affichait la sérénité de ceux qui vivent au rythme de la prière. La lumière des vitraux colorés dessine sur son visage des reflets colorés, tandis que le silence du lieu accentue la gravité de ses propos sur les jeux de hasard.

« La Bible n’approuve pas les jeux de hasard », affirme-t-il d’un ton catégorique. « Elle les associe à l’oisiveté et à la cupidité, plutôt qu’à un travail honnête. Ce n’est pas un moyen de subsistance fiable. La Bible encourage à gagner de l’argent par le travail, en utilisant les ressources de manière responsable et en évitant l’addiction et ses conséquences néfastes. »

Des rues de Dakar aux universités, des kiosques de quartier aux écrans de téléphone, les paris sportifs se sont infiltrés partout. Cette addiction, longtemps ignorée, détruit en silence les ambitions, les familles et les valeurs.

Comme le résume Pape Samba Kane dans son livre :

« Ces Bet mortels, installés dans les poches de nos enfants, sont en train de façonner une génération qui confond le hasard avec le mérite. Il est encore temps d’agir. »